Femmes à statuts précaires et santé maternelle : le difficile accès aux soins à Montréal

Par L’équipe des interventions locales de Médecins du Monde Canada

Trois portraits de femmes

Tous les noms mentionnés ont été modifiés afin de respecter la confidentialité de nos patients.

Yousra. Au Canada depuis presque deux ans, Yousra attend toujours une décision sur la demande de parrainage présentée par son mari pour enfin recevoir son statut de résidente permanente. Tombée enceinte accidentellement avant l’issue de son dossier d’immigration, elle s’inquiète de ne pas être en mesure de payer ses rendez-vous médicaux et d’être refusée à l’hôpital.

Anna-Maria. Bien que sa demande d’asile et sa demande de résidence pour considération humanitaire aient été refusées, il est clair pour Anna-Maria qu’elle ne retournera jamais dans son pays d’origine qu’elle a fui par crainte pour sa vie. Ayant épuisé toutes les possibilités de régularisation, elle vit donc sans statut à Montréal depuis plus de 6 ans. Enceinte de 20 semaines, elle n’a aucun suivi médical depuis le début de sa grossesse et craint elle aussi d’être refusée à l’hôpital lorsqu’elle aura ses premières contractions.

Marie-Josèphe. Puisque son mari travaille au Canada depuis quelques années, Marie-Josèphe a décidé de l’accompagner à Montréal et vit donc avec un visa de visiteur, dans l’espoir de s’établir un jour au Canada. Enceinte d’une dizaine de semaines, elle sait qu’il sera très difficile d’assumer le coût des rendez-vous médicaux et d’accouchement, mais ne peut envisager d’interrompre sa grossesse.

 

Le difficile accès aux soins de santé maternels

Yousra, Anna-Maria et Marie-Josèphe ne représentent qu’une fraction des femmes dont le statut migratoire ne permet pas d’accéder à des soins de grossesse et à l’accouchement en hôpital. En effet, les milliers de femmes résidant au Canada avec un statut d’immigration plus ou moins précaire ou encore sans aucun statut ne sont pas admissibles ni à la Régie d’assurance maladie du Québec ni au Programme fédéral de santé intérimaire, et recevront par conséquent une facture pour tous les soins médicaux reçus.

Or, au Québec, le coût des soins est démesurément élevé pour toute personne ne possédant pas de carte d’assurance-maladie. Ainsi, la facture d’un rendez-vous médical peut s’élever jusqu’à 200$, ce à quoi il faut ajouter le coût des prises de sang, d’échographie et des autres tests requis pour s’assurer de la bonne santé de la mère et son enfant. Ensuite, la facture moyenne d’un accouchement varie de 7 000$ à 10 000$, et augmente évidemment en cas de complications ou d’actes médicaux plus complexes. Ce montant inclut les frais hospitaliers de la mère (qui varient entre 2 500$/jour à 3 500$/jour selon les hôpitaux) et du bébé (entre 1 000$/jour et 1 500$/jour), ainsi que les honoraires du médecin (variant entre 1 500$ et 3 000$). Pour les femmes qui en auront besoin, l’épidurale alourdit encore la facture d’environ 500$ à 900$. Ces coûts sont si élevés qu’ils représentent un obstacle direct à l’accès à des soins pourtant essentiels.

Les infirmières de Médecins du Monde reçoivent chaque semaine des appels de femmes enceintes sans assurance médicale, accablées par les montants exorbitants exigés par les cliniques et les hôpitaux, et se demandant comment elles pourront parvenir à économiser non seulement pour prévoir l’arrivée du bébé dans leur vie, mais en plus pour payer les frais d’accouchement à l’hôpital. Malheureusement, hormis des séances d’information mensuelles sur l’accès aux soins, Médecins du Monde n’est pas en mesure de prendre en charge le suivi médical ni l’accouchement, et demeure impuissant face aux besoins de ces femmes. Celles-ci se retrouvent ainsi dans des situations extrêmement difficiles et angoissantes, alors qu’il est totalement injuste et discriminatoire que des obstacles financiers se dressent devant l’accès à des soins médicaux essentiels.

Par conséquent, les infirmières de Médecins du Monde ont constaté que plusieurs femmes n’ont pas un suivi médical adéquat même en cas de grossesse à risque. Elles se présentent le plus tard possible à l’hôpital, quittent plus tôt les établissements de santé, et seraient même à risque d’accoucher sans aucune assistance médicale. Si l’accouchement est déjà un événement pour le moins émotif, il est d’autant plus angoissant d’y ajouter des considérations financières, et les risques pour la santé de la mère et son enfant s’en trouvent évidemment décuplés.

Que des milliers de femmes soient ainsi exclues des soins de santé pourtant essentiels dans un pays riche comme le Canada, où le droit à la santé est réputé universel, soulève de vives préoccupations. En effet, l’accès aux soins de santé, et particulièrement pour la santé maternelle, devrait être un droit fondamental, indépendamment du statut d’immigration. Tout comme le sexe, l’âge, l’origine ethnique, la religion ou l’orientation sexuelle, nous croyons que le statut migratoire ne devrait pas être un facteur de discrimination dans l’accès aux soins de santé.

Médecins du Monde et la clinique destinée aux migrants à statut précaire

Depuis plus de dix ans, Médecins du Monde Canada offre à Montréal des soins de santé aux personnes les plus vulnérables et en difficulté d’accès aux services publics. Parmi elles, on retrouve de plus en plus de personnes migrantes avec des statuts d’immigration plus ou moins précaires, sans couverture médicale et incapables de défrayer les coûts des soins médicaux. Or, Médecins du Monde croit que toute personne devrait avoir accès à des soins médicaux, indépendamment de son statut migratoire.

C’est donc afin de répondre à ces besoins de plus en plus criants que Médecins du Monde a mis en place une clinique de première ligne, la seule au Québec destinée aux migrant.e.s à statut précaire. Depuis son ouverture en septembre 2011, elle a ainsi permis à des centaines de personnes migrantes sans couverture médicale d’accéder à des soins de santé qui ne leur seraient pas accessibles dans le système de santé public. Cette clinique bénéficie du soutien et de la collaboration de nombreux bénévoles (médecins, mais aussi stagiaires en travail social et bénévoles à l’acceuil) qui accueillent, soignent et réfèrent gratuitement et dans la confidentialité les personnes migrantes sans couverture médicale.